Le rapport à la nature des scientifiques a grandement évolué au cours des siècles. Une transformation particulièrement radicale apparait notamment au XVIIe siècle : alors que Kepler remerciait Dieu de l’avoir laissé voir la beauté de la création, Galilée décidait d’aller plus loin en cherchant à expliquer le fonctionnement du monde. Plus que la question religieuse, c’est le passage du statut de spectateur à celui d’acteur qui marque un tournant ici.

Johannes Kepler
Johannes Kepler

La théorie de l’électricité

Plus tard, c’est la théorie de l’électricité qui mit à mal la conception matérialiste du monde. Au lieu de décrire l’évolution d’objets massifs parfaitement délimités dans l’espace, cette nouvelle théorie utilisait des concepts plus abstraits tels que le champ électrique. Malgré quelques réticences et une tentative de retour à une description plus matérialiste des phénomènes lumineux via l’éther, la théorie s’est imposée notamment grâce à l’efficacité des équations de Maxwell.

Le matérialisme n’était toutefois pas intégralement remis en question. On pouvait en effet toujours considérer les champs électriques comme des intermédiaires facilitant la description des interactions entre les atomes. La révolution scientifique qui suivra comportera un caractère bien plus radical et bien plus déroutant.

La théorie des quantas

La théorie des quantas développées au début du XXe siècle s’accompagna du principe suivant : il est impossible de parler du comportement des particules sans tenir compte du processus d’observation. Les formules mathématiques de la théorie ne concernent ainsi plus les particules mais la connaissance que nous en avons. Ce n’est plus la nature matérielle qui est décrite en elle-même mais le lien entre l’objet et l’observateur. Contrairement à la vision de Kepler, nous ne sommes donc pas spectateur mais acteur du processus naturel.

La crise de sens moderne

Cette révolution théorique s’est accompagnée de progrès techniques incessants qui aboutissent eux aussi à une crise de sens. Crise d’autant plus forte que les progrès sont rapides.

Le savant chinois Zhuangzi avait pressenti ce danger lié à l’utilisation de machines il y a deux millénaires et demi ce qui lui fera dire « Celui qui utilise des machines exécute machinalement toutes ses affaires; celui qui exécute machinalement toutes ses affaires se fait un cœur de machine. Or celui qui porte un cœur de machine dans sa poitrine perd sa pure innocence. Celui qui a perdu sa pure innocence devient incertain dans les mouvements de son esprit. L’incertitude de l’esprit ne peut s’accorder avec le sens vrai. »

La tâche de notre époque est de s’accommoder de cette nouvelle situation. Pour cela, nous devrons lutter pour ne pas nous laisser submerger par le progrès technique et nous devrons accepter la fin de la division classique sujet/objet formalisée par Descartes avec un déroulement objectif dans l’espace-temps d’une part et une âme qui reflète ce déroulement d’autre part.

Cet article est un résumé du livre La nature dans la physique contemporaine publié par Werner Heisenberg en 1955.

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